Interview : Emilie Querbalec

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Emilie Querbalec est une jeune autrice française talentueuse qui s’exprime depuis quelques années. Elle fait partie de ces autrices qui amènent un ton nouveau à la SF. Interview donc.

– Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Bonjour Fabien,

Avant toute chose, merci de m’offrir cet espace de parole. Il y a quelques années, je m’étais présentée sur ton blog où je me décrivais comme une personne de sexe plutôt féminin. Je crois que c’est toujours le cas.

– Peux tu nous parler de ton parcours d’écriture ?

Mon parcours d’écriture est assez chaotique. Comme beaucoup d’entre nous, je me plaisais à noircir des carnets quand j’étais enfant ou ado, mais c’est bien plus tard que j’ai éprouvé le besoin vital d’écrire « pour de vrai ». C’est venu petit à petit, en fait. D’abord, une rencontre au bout du monde, à Brest. Une amie m’avait proposé de faire partie d’un « club » façon « cercle des poètes disparus », où nous parlerions de nos lectures, de nos coups de gueule et de cœur, et pourquoi pas pour lire quelques extraits de nos tentatives littéraires personnelles. C’est comme ça que je m’y suis remise, de loin en loin, au goutte-à-goutte.
En 2011 ma famille et moi-même avons traversé une épreuve assez traumatisante, en rapport avec le grand Tsunami qui a entraîné la catastrophe nucléaire que l’on sait. Je suis moitié japonaise, et il se trouve que j’ai passé mes étés d’enfance au bord de la mer, à 40 km de Fukushima. Ça, c’est pour l’anecdote. Je crois que c’est ce choc qui m’a fait véritablement basculer du côté obscur de la force.
Ensuite, j’ai découvert les forum d’écriture en 2013, et de là, tout un univers de petites maisons d’édition et de magazines qui offraient une grande diversité de supports de publication, et surtout des ressources pour apprendre le métier, au sens technique du terme. Un peu plus tard, un ami m’a proposé d’assister gracieusement à des masterclass de John Truby. Ça m’a aidé à prendre conscience des mécanismes narratifs à l’œuvre dans une histoire.

– Les Oubliés d’Ushtar rappelle le travail de la grande Julia Verlanger. Est ce une inspiration pour toi ?

Je suis vraiment très touchée que l’on me compare à de grandes plumes féminines de la science-fiction. La plate vérité est que je ne suis pas venue à l’écriture de SF par la littérature, mais par les animés et les BD. Un peu les films, aussi. Je ne connaissais pas Julia Verlanger avant que tu ne m’en parles il y a un an ou deux, ni même Ursula K.Le Guin. Mon parcours est celui d’une fille qui lisait Dostoïevsky quand elle était au collège. Bien sûr j’avais lu Barjavel ou Georges Orwell, puisque leurs bouquins trainent dans toutes les bibliothèques des familles, mais moi ce que j’aimais surtout, c’était Albator, Nausicaa, Valérian et Laureline ou Akira, pour ce qui est de la SF. Heureusement, le hasard a voulu qu’un jour, je tombe sur un roman de Doris Lessing, Mara et Dan, à une époque où je ne trouvais plus beaucoup d’intérêt à lire. Et là, révélation ! Quelle puissance évocatrice !
Depuis, j’essaye de combler mes lacunes. J’ai lu Julia Verlanger (pas tout, pas encore), je découvre l’œuvre immense d’Ursula K. Le Guin, je savoure la plume d’autrices telles que Joëlle Wintrebert, etc. J’ai encore beaucoup à découvrir et aimer.

– Le côté politique et diplomatique est très présent dans le roman. Penses – tu que l’on va voir éclore une SF diplomatique en réaction contre la SF militaire ?

Pour en revenir aux Oubliés d’Ushtâr, c’est une image qui a germé à peu près à cette époque. C’est un premier roman qui présente pas mal de faiblesses structurelles à mon avis, pourtant je ne le renie pas parce que je crois que j’ai tout de même réussi à y exprimer un certain nombre d’idées et d’émotions à travers mes personnages. Tu as raison, le projet se veut plutôt politique, mais d’une manière un peu naïve. En fait, pendant l’écriture, je me suis heurtée à une impasse d’ordre philosophique, disons, qui se résume en une question très simple : l’être humain est-il capable de résoudre un conflit qui découle d’un rapport de force sans faire usage de la violence ?
La réponse que j’y apporte dans le roman ne me satisfaisait pas, car malgré mon désir de voir le personnage principal transcender cette fatalité, j’ai dû tout de même faire appel à un principe de coercition mentale pour forcer le dénouement.
En fait, j’aimerais écrire une suite à cette histoire, afin d’aller un peu plus loin dans l’exploration de cette problématique. Cela se situerait une cinquantaine d’années après, au moment de la transmission du pouvoir.
Ta question en tous cas m’interpelle, parce qu’en effet, je suis profondément persuadée qu’il faut passer par la diplomatie pour évacuer nos démons. Je ne saurais dire si une SF plus axée sur cet aspect se développera au détriment de la SF militaire. J’ai l’impression que la SF militaire a son public, mais qu’il existe d’autres voies à explorer. Je crois que c’est Becky Chambers qui disait qu’il serait réducteur de ne se projeter que dans un avenir fait de conflits armés transposés dans le space-opera.

– Peux – tu nous parler de ton prochain roman, Quitter les monts d’automne qui paraîtra au mois d’octobre?

Quitter les monts d’Automne est un planet/space opera qui prend justement le contrepied de cette SF militaire. Il n’y a pas de politique ni de guerre, dedans, ce n’est pas mon propos. J’ai voulu écrire une histoire qui reprend certains items du planet/space-op, comme le voyage spatial, mais sur un ton intimiste, pour raconter une épopée personnelle, à la croisée du roman psychologique et de la science-fiction. D’où le choix très naturel de la première personne de narration, au féminin. L’élément qui a tout cristallisé a été une conversation avec ma fille aînée, à propos de l’écriture japonaise, et du concept d’une écriture « féminine », par opposition à une écriture « masculine ». La littérature japonaise a connu un âge d’or à l’époque de Heian, autour de l’an mil. C’est à cette époque qu’a été écrit le Dit du Genji. L’autrice est une femme, Murasaki Shikibu. Cette œuvre unique a été rédigée dans une langue vernaculaire et une calligraphie qualifiée de « onna-de », « la main de la femme ». Les hommes lettrés recevaient, eux, une éducation à l’écriture chinoise, idéographique, qualifiée de « otoko-de », la « main de l’homme ». J’ai trouvé cette dualité fabuleuse. En réalité, bien sûr, les femmes de familles lettrées avaient accès à cet enseignement de manière indirecte, en assistant par exemple aux leçons destinées à leurs frères. Ce n’était pas interdit, et beaucoup de poétesses et romancières de cette époque étaient de parfaites érudites qui maîtrisaient la lecture et l’écriture du sino-japonais. L’ironie de l’histoire veut que l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature classique japonaise fut écrit dans cette langue « féminine ». J’ai trouvé ça amusant. C’est de là, en articulant cette idée d’écriture avec des notions de génétique et de cryptographie, qu’est née toute l’intrigue de Quitter les monts d’Automne.

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