Jean Bury, auteur de SF et citoyen du monde

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Le mois dernier je vous parlais du roman les Chasseurs noirs de Jean Bury. Il est temps de faire connaissance avec son auteur, un écrivain peu ordinaire et un humaniste convaincu, le temps d’une interview.

1 Peux tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Jean Bury. Je suis né au Cambodge, mais j’ai vécu un peu partout, de Paris à Nouméa en passant par Toulon et Crozon. J’ai été apprenti dans un atelier de lapidaire, scout marin, enfant de troupe, bénévole auprès d’adolescents en difficulté, radio-transmetteur OTAN et doctorant en droit… ce qui m’a mené, sans esprit de manœuvre, à travailler dans le jeu vidéo.

J’écris depuis une dizaine d’années. J’ai publié une demi-douzaine de romans et une vingtaine de nouvelles, essentiellement en anticipation.

1-B Tu as vécu dans des endroits très divers parfois exotiques, tu as accumulé les expérience hors du commun. Qu’a apporté cette vie assez peu ordinaire à ta fiction en terme d’influence ?

Le bilan de cette jeunesse errante est complexe, même si je ne l’échangerais pas contre tout l’or du monde. Il y a l’enrichissement de vivre sur des terres variées sans jamais être touriste, le plaisir successif de nager avec des tricots rayés dans les récifs coralliens, de s’user les mains sur les drisses des baleinières toulonnaises et de faire des maths dans un bâtiment construit pour Madame de Maintenon, mais aussi une forme de déracinement : il n’est aucun lieu sur terre qui soit “chez moi”. Les liens familiaux en sont renforcés, mais il est impossible de créer des amitiés et des camaraderies durables (d’où mon choix d’entrer en internat à quatorze ans). C’est ce qui explique, je crois, certains de mes personnages récurrents : ceux à qui nouer des liens suffit et qui se moquent de n’avoir pas de foyer (comme Étienne, le mutant sauvage de Les dieux sans visage) et ceux qui ne seront heureux que s’ils trouvent un endroit où mettre fin à l’errance (comme Christian à Toulon dans Les Chasseurs noirs)

2 Comment es tu venu à l’écriture ?

Je ne sais pas trop, car je n’ai aucune prétention littéraire : on n’est pas près de me voir écrire Lord Jim ou Noô. Mais j’aime qu’on me raconte des histoires, il était logique que j’essaie un jour de raconter les miennes.

3 La musique a un rôle prépondérant dans ta vie. Peux tu nous dire comment elle intervient dans tes inspirations ?

Dans mes recherches formelles, j’y pense très souvent : les liaisons entre les arts sont parfois artificielles, mais parfois fécondes. Par exemple, l’envie de mélanger dans Les Chasseurs noirs des éléments de réalisme très documentés (l’histoire de Loïc) et des personnages relevant presque de la bande dessinée (Baudouin) me vient des tentatives de certains compositeurs, depuis le début du 20e siècle, pour mélanger la musique la plus savante (fugue et contrepoint) avec les influences populaires (cabaret, jazz, tango, pop, rock…)

La musique m’inspire parfois aussi des personnages ou des thèmes. Dans un roman à paraître chez Mots & Légendes, Téra-République, le jazz est assez présent, jusqu’à influer sur le titre de chaque chapitre. Il sert, tout à la fin, de parabole sur la naissance à la conscience des vies artificielles.

4 Les Chasseurs Noirs parle d’enfants soldats. Plusieurs de tes nouvelles évoquent l’enfance meurtrie. Pourquoi l’enfance brisée est-elle devenu l’un de tes thèmes de prédilection ?

La manière dont elle traite les enfants est un critère pour juger le degré de barbarie d’une société. Parler des enfants et des adolescents exploités, économiquement surtout, me permet d’évoquer notre merveilleuse modernité, qui érige en symboles du « village global » progressiste et connecté des smartphones construits par des adolescentes chinoises avec du cobalt miné par de petits Congolais de sept ans. Et sans aller si loin : qu’apportent les tablettes tactiles aux mousses de pêche français dont un décret a récemment « assoupli », c’est à dire aggravé, le statut en mer ?

Il y a d’autres angles d’approche, bien sûr : le nouvelliste Tim Corey a souvent parlé de la condition des personnes âgées. Au vu de quelques ignobles scandales actionnariaux récents, c’était hélas prophétique.

5 Dans les Chasseurs Noirs tu choisi de faire renaître la civilisation à Toulon. Pourquoi ce choix ?

J’ai vécu un an à Toulon quand j’avais douze ou treize ans, et j’en garde un souvenir ému : j’ai fait ma quatrième au collège Peiresc, qui prouve qu’on peut offrir aux enfants, sans sélection par l’argent, un splendide cadre d’études. Par ailleurs, cette ville me semblait être le décor idéal pour mon roman, géographiquement et historiquement. C’est une cité méditerranéenne typique, coincée entre la mer et la montagne, ce qui parle aux lecteurs de Thucydide que nous sommes, et elle a un beau passé militaire de résistance à l’invasion. En 1944, sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, elle fut reprise de haute lutte aux Allemands par une armée de Pieds-noirs, de spahis algériens, de Français métropolitains, de tabors marocains, de tirailleurs sénégalais.

6 J’ai parlé de francofuturisme à propos des Chasseurs Noirs, en soulignant ta volonté à évoquer le futur des valeurs liberté, égalité, fraternité et le combat à mener pour les conserver (notamment en ce qui concerne la renaissance de Toulon). Est ce que c’est quelque chose que tu revendiques ?

Je n’y avais jamais pensé en ces termes, d’autant que je réfléchis beaucoup à la forme de mes romans, mais que le fond avance à l’instinct. Pourtant, ton article m’a fait réfléchir, et me vaut depuis d’intéressants débats épistolaires avec des collègues écrivains.

Comme il est difficile de répondre en quelques lignes, je vais, au risque du « spoiler », te raconter une anecdote qui ne me paraît pas à côté de ta question : à la fin de Les Chasseurs noirs, prenant fait et cause pour Toulon sans même réfléchir (preuve que l’esprit de la cité a touché quelque chose en eux), les enfants soldats en démobilisation oublient leurs querelles pour se joindre à la lutte désespérée que mène la ville pour sa survie. Quand j’ai conçu l’histoire, j’étais persuadé que ce serait là leur dernier combat, avant leur retour définitif à la vie civile. Mais lorsque j’ai écrit la scène, je me suis rendu compte que les officiers adultes les trompaient, feignaient de leur confier une mission de guerre pour les éloigner du champ de bataille et les mettre à l’abri.

Au dernier moment, contre mon instinct d’écrivain et quoique dieu omnipotent de mon intrigue, je me suis donc rangé moi aussi derrière les principes de la ville. Quitte à périr, Toulon démobilise les enfants. C’est sans appel. Sans quoi, rien ne sert à rien.

7 Malgré la thématique dure des enfants soldats et l’effondrement omniprésent, on remarque que la bienveillance n’est jamais absente de ton roman, que ce soit dans les rapports des enfants soldats entre eux, ou plus encore dans le personnage du lieutenant Capdevielle. Que peut apporter cette thématique de la bienveillance à la SF où elle reste finalement assez rare ?

L’amour, au sens de la romance, me semble globalement le seul sentiment vraiment approfondi, vraiment exploré en littérature blanche comme en littérature de genre. On laisse de côté ou on traite sommairement toutes les autres formes d’affection et de liens : l’amour paternel, filial ou fraternel, la camaraderie, la solidarité, même l’amitié. Ce manque se fait nettement sentir en anticipation : comment parler de reconstruction sur les ruines si les seuls rapports entre les personnages sont le flirt ? Que fait-on alors des orphelins, des vieillards seuls, des femmes et des hommes qui manipulent côte à côte le mortier et les briques, mais sans partager leur lit de camp ?

Je n’ai en rien la prétention d’apporter une alternative convaincante sur le plan littéraire, mais j’essaie d’illustrer d’autres rapports humains. Il me semble que les gens qui « s’adoptent », qui se « sauvent » mutuellement, alors même qu’ils n’ont rien d’exceptionnel, composent une population indispensable aux cités qui se construisent.

8 Que penses tu de la Sf et de la fantasy française actuelle ?

Je la connais beaucoup trop mal pour professer un avis éclairé. Je constate pourtant quelque chose qui m’étonne moi-même et que je ne sais pas expliquer : si j’apprécie certains auteurs respectés par les fans ou la critique (Jean-Philippe Jaworski ou Justine Niogret, par exemple), je trouve les écrivains des micro-maisons d’édition nettement plus variés et plus intéressants : Anthony Boulanger, qui est le meilleur d’entre nous, Sylvain Lamur, Nicolas Villain qui développe un cyberpunk très personnel, l’Emmanuel Delporte de Biocide et de Stalingrad, Nicolas Lefebvre, beaucoup d’autres encore.

Il est en tout cas un type de SF qui me laisse froid : celle qui n’a pas les moyens de ses extrêmes prétentions littéraires et intellectuelles. Les romanciers « philosophes », qu’ils prônent la furtivité dans tous les magazines (ce qui ne manque pas de sel) ou qu’ils émargent aux « think tanks » patronaux, me tombent des mains. On peut s’improviser Deleuze, pas Pascal.

9 Quels sont tes projets littéraires actuels ?

Je prends toujours plaisir à mélanger les « pulps » et les projets plus compliqués. Ainsi, je travaille en ce moment sur une histoire de méchas d’une geekitude assumée, mais aussi sur un roman d’aventures expérimental, entre SF, fantastique et fantasy, qui requiert la collaboration d’une quinzaine d’auteurs (pour l’occasion transformés en personnages), intègre au sein de l’intrigue leurs autres publications, voire leur vie personnelle ou nos correspondances privées, transforme en éléments de l’histoire la quatrième de couverture, les travaux préparatoires et la biographie de certains participants et, ultimement, réclamera aussi la coopération écrite des lecteurs. Le projet était si dérangé que j’ai demandé à l’excellent Anthony Boulanger de le diriger avec moi : grâce à lui, et à lui seul, ça fonctionne !

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