Interview With Ken Liu (version française)

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Traduction française par Fabien Lyraud

liu author_headshotJe dois admettre que c’est un grand défi pour moi d’interviewer Ken Liu. Je suis devenue une grande fan de Ken après avoir lu plusieurs de ses nouvelles traduites en chinois. The Algorithms for love et Single bit error sont mes deux favorites. En 2013, le premier recueil de nouvelles de Ken – The Algorithms for love a été nominé et cité dans la catégorie meilleur livre de science fiction du prix Chinese Nebula. Je suis évidemment sur le devant de la scène pour récupérer le trophée pour la médaille d’argent puisque personne de la maison d’édition n’était disponible. J’ai également, en 2013, rédigé deux essais sur Ken Liu lors de mon programme d’écriture créative de master à l’université de Fudan. Ken et moi sommes amis sur Facebook depuis longtemps, Je n’ai jamais caché tout le respect que j’ai pour lui ainsi que mon amour pour ses écrits. Quand nous nous sommes rencontré lors de la remise du prix Chinese Nebula, Ken m’a salué à la manière occidentale au lieu d’une poignée de main plus commune dans la tradition chinoise. Oui, Ken et moi communiquons toujours en Anglais sur internet même si son Chinois est également parfait. Alors nous allons faire cette interview en Anglais et plus tard je vais la traduire en Chinois.

Ken & Regina
Picture of Ken Liu and Regina Kanyu Wang, Beijing, Nov 2014

 

kl000Regina Kanyu Wang for Amazing Stories: Ken, tu disais dans l’avant propos, The Shape of Thought and others, que tu étais devenu finaliste du concours Writers of the Future avec Gossamer. Et à ce titre tu avais été invité à LA pour participer à un atelier d’écriture pour les gagnants du concours, atelier au cours du quel tu as rédigé State Change. Est ce que cela a été le début de ta carrière d’écrivain ? As tu essayé d’autres concours ou ateliers d’écritures… etc. ? Quel rôle cette expérience a – t -elle eu dans ton écriture ?

Ken Liu : L’expérience de Writers of The Future a été le tout début de ma carrière d’écrivain. Avant de devenir un finaliste publié de WOTF, je n’avais placé qu’un seul texte ( « Carthaginian Rose » dans Empire of Dreams and miracles : the Phobos Science fiction Anthology dirigée par Keith Olexa et Orson Scott Card), et l’expérience m’avait définitivement transformé. J’ai rencontré des amis auxquels je parle toujours aujourd’hui et j’ai appris aussi bien sur l’art d’écrire que sur l’économie de l’écriture.

klaDepuis je n’ai essayé aucun autres ateliers d’écriture mais j’ai participé à plusieurs concours. Je pense que les concours, surtout s’ils s’adressent à des auteurs inexpérimentés sont utiles, l’exclusion des « pros » donne une occasion aux nouveaux auteurs de montrer leurs talents.

ASM: Tu es un écrivain très prolifique surtout depuis 2011. Tu es aussi avocat, un mari, le père de deux enfants. Comment arrive tu à trouver un équilibre entre l’écriture, le travail et la famille ?

KL : Je ne sais pas si je fait un grand travail d’équilibrage entre tout ça. C’est très certainement fatiguant et je ne le ferais pas sans le soutien inconditionnel de mon épouse Lisa. Elle est une véritable caisse de résonance pour mes idées ainsi que ma première béta lectrice et elle est aussi occupée que moi.

Avoir des enfants m’a forcé à être plus efficace dans la gestion de mon temps. Parce que leskl4 jeunes enfants on tendance à provoquer des interruptions, je suis plus discipliné et je rejette la plupart des idées et ne travaille que celle qui peuvent convenir à des nouvelles. Depuis que mon emploi est plus exigeant intellectuellement (et je suis payé à l’heure facturable) je n’ai plus de temps mort au travail, et je pense que la fatigue intellectuelle est un plus grand défi à surmonter que le manque de temps en ce qui concerne l’écriture.

Ces derniers temps je tente de d’écrire l’essentiel de mes textes durant mes temps de transport entre mon domicile et mon travail. C’est le seul moment où je peux être seul et concentré sur l’écriture. Mon second roman, la suite de Grace of kings a été entièrement écrit par petits morceaux rédigés dans le train, et durant la période d’édition j’ai du gérer les problèmes liés à cette méthode de composition.

ASM: Les thèmes de tes histoires sont très divers, de l’histoire à la linguistique en passant le contact interplanétaire et le téléchargement de l’esprit. Et tu semble doué pour toutes les kl1disciplines ! Où vas tu chercher toutes tes idées ? Comment développes tu tes idées pour construire tes textes et quelles recherches fais tu dans les différents domaines ? Dis nous en plus sur ton processus d’écriture.

KL : Quand une de mes nouvelles met en œuvres des détails très techniques, neuf fois sur dix mon inspiration provient d’articles scientifiques. J’adore parcourir arxiv.org à la recherche de nouveaux articles sur différents sujets et je crois que les sciences fournissent les meilleures bases pour la science fiction. Je n’ai pas confiance dans les communiqués d’actualité concernant les découvertes scientifiques récentes – pour de nombreuses raisons, la narration dans la plupart d’entre eux essaie de mettre l’accent sur ce qui est excitant dans une découverte et la présentation faîtes par les journaux est pratiquement toujours fausse. Je vais plutôt consulter les articles scientifiques originaux pour voir ce que les chercheurs ont réellement accompli.

kl5J’ai aussi la chance d’avoir des amis qui sont également scientifiques. Ils se montrent très patients en répondant à mes questions et en faisant des objections à mes extrapolations.

Je n’ai pas vraiment de méthode de composition. Les idées ont tendance à venir dans mon cerveau

pendant un certain temps jusqu’à ce d’autres idées intéressantes viennent aussi, et alors elles se

mélangent entre elles et créent un pic d’inspiration. Mes récits se développent de manière organique, et j’utilise le le processus de composition lui même comme une manière de réfléchir aux idées et d’éliminer les éléments non nécessaires jusqu’à ce la narration émerge.

ASM: Tu mentionnes l’hypothèse de Sapir – Whorf dans The Shape of Thought. Tu en es partisan ? Si c’est le cas quelle langue, Anglais ou Chinois, conceptualise le mieux ton monde ? Est ce que tu as trouvé une manière kl2de t’exprimer et d’exprimer ta personnalité différente en utilisant différentes langues ?

KL : Les formes les plus faibles de l’hypothèse de Sapir – Whorf ont reçu un vrai soutien scientifique ( exemples : notre perception des couleurs semble influencée à un certain niveau par la langue et notre aptitude au calcul mental est également affecté par notre langue ), et mon expérience personnelle est que les différences de langue peuvent parfois révéler des différences dans la manière de penser. Par exemple , quand quelqu’un me parle à propos de son grand père ou de son cousin, j’ai toujours un moment de confusion où je me demande « paternel » ou « maternel » ? Parce que les

termes chinois sont beaucoup plus précis et les mots anglais me paraissent imprécis. De la même

manière lorsque j’entends en Chinois quelque chose comme «  有人来了”alors j’expérimente à nouveau un moment de confusion pendant lequel je me demande si il est question d’un kl0visiteur ou de multiples visiteurs, ce qui est plus précis en Anglais.

Mais ces différences sont triviales lorsqu’on les compare avec les grands concepts attribués à l’hypothèse de Sapir-Whorf : exemple – un langage est moins approprié pour la pensée abstraite qu’un autre ou qu’à cause des particularités d’une langue, une population est incapable de comprendre quelque chose. Je suis sceptique à propos de la plupart de ces grands concepts et je pense que les preuves sont trop fragiles ou non existantes, et ils sont plus susceptibles d’être des fadaises pour justifier l’existence des préjudices dus à la répartition inégale du pouvoir dans le monde plutôt que quelque chose de scientifique.

Ma capacité à m’exprimer moi même en Chinois est très limitée. Après tout, la majorité de mon éducation et ma vie professionnelle se sont faîtes en Anglais. C’est si vrai que mes amis me disent que je semble différent quand je parle en Chinois par rapport à quand je m’exprime en Anglais, mais je doute que ce soit autre chose qu’un simple code-switching expérimenté par quelqu’un qui a émigré et qui a besoin de passer d’une langue à l’autre et d’un registre à l’autre selon le contexte.

ASM: Comment définies tu ton identité culturelle ? Comme Chinois d’Outremer aussi bien que comme Américain tes écrits tendent à être différents des deux. Comment ton vécu multiculturel t’aide dans ton travail d’écriture ?

KL : Je suis un Américain.

J’écris contre la tradition littéraire anglo-américaine, et mon identité culturelle est le reflet des différentes natures de l’expérience américaine. En tant qu’immigrant comme des millions d’autres, je suis doté de l’héritage littéraire de ma patrie ancestrale qui s’est incarnée dans une part indélébile du tissus culturel américain. Je partage également avec tous les américains la volonté de rendre perfectible notre union en donnant une voix et une expression aux segments les plus marginalisés de notre riche diversité culturelle contre la tradition historiquement dominante. Mon travail est différent des autres écrivains américains dans le sens que chaque américain est différent des autres. Ces différences individuelles sont constitutives de ce que le mot Américain veut dire depuis l’époque où Alexis de Tocqueville a visité notre pays.

En même temps je me sens vraiment béni des dieux en tant qu’héritier de ce véritable trésor qu’est la tradition littéraire chinoise. Et je possède la compréhension culturelle et linguistique pour apprécier à la fois les œuvres littéraires qu’a produite la longue histoire de la Chine aussi bien que son turbulent présent orienté vers le futur. Je pense que la perspective issue de ma double culture a enrichi ma propre compréhension et m’a donné des outils dont peut être les autres américains sont privés, me permettant de me poser une gamme relativement complète de questions sur la diversité humaine et la globalisation.

Enfin, j’espère également contribuer à à la grande tâche de construire un pont de compréhension interculturelle entre les communautés SF Chinoise et Américaine.

ASM: Tu as déclaré que The man who ended history : a documentary est ta nouvelle la meilleure et la plus importante, pourtant nous savons tous que tu as rencontré du grandes difficulté pour faire publier ce texte. Après que cette nouvelle ait été nominé pour le Nebula et le Hugo, est ce que tu penses que les gens ont changé d’idée à propose de ta nouvelle et de l’Histoire en général ? Quelle est ton attitude face à l’Histoire telle qu’elle est présenté par Akemi Kirino ?

KL : Je ne pense pas qu’être nominé pour un prix ou même le remporter change l’opinion de qui que ce soit, et c’est tout aussi bien comme ça. Tous les lecteurs devraient se faire leur propre opinion sur un texte sans s’encombrer de ce que les autres pensent, mais c’est peut être trop idéaliste. Les lecteurs vont vers une œuvre avec le miroir déformant de leur propre expérience culturelle, et je pense ( et j’espère) qu’une nomination pour un prix ne signifie rien pour la grande majorité d’entre eux. Je crois encore que la seule chose qui importe vraiment est la relation qui se forme entre l’oeuvre et son lecteur.

Et pour l’Histoire et les opinions que je peux avoir à son propos, je pense que la novella, représente un portrait juste de mon expérience de la complexité et de l’ambiguité en ce qui concerne le rôle de la vérité et de l’historiographie. Je suis en accord avec une partie des opinions d’Akemi et en désaccord avec les autres, et c’est vrai des opinions exprimées par les autres personnages de la novella.

ASM: A part écrire en Anglais, tu traduis la science fiction chinoise en Anglais. Ton travail de traduction a été remarqué de manière très positive. The Fish of Lijiang a gagné le prix de la Traduction de science fiction et de fantasy dans la catégorie nouvelle en 2012. The Three Body problem a également reçu cette récompense. Dans tes traductions du Chinois à l’Anglais, quels concepts a tu trouvé qui se sont révélé difficile à traduire ? As tu trouvé quelque chose d’impossible à traduire ?

KL : Si j’ai trouvé les différences linguistiques faciles retranscrire, il n’en allait pas de même des différences culturelles. La science fiction, et spécialement la hard science est facile à traduire parce que les les concepts scientifiques et les références à la culture scientifiques sont partagées par les lecteurs occidentaux.

Le Chinois littéraire, quant à lui, est rempli d’expressions idiomatiques et d’allusions à des textes classiques et à l’histoire chinoise. Il est quasi impossible de le transcrire vers un lecteur extérieur à la culture chinoise sans notes de bas de pages. Les œuvres qui jouent de manière méta-fictionnelle avec la tradition chinoise sont même extrêmement difficiles à traduire car la véritable signification du texte dépend de la connaissance d’autres textes chinois. J’ai trouvé les meilleurs textes d’écrivains comme Fei Dao et Ma Boyong impossibles à traduire à cause de cela.

ASM: Que penses tu de Chinese Nebula cette année ? Que penses tu des grandes différences entre cette dernière et une convention américaine ? Quel est ton sentiment pour avoir gagné le prix Galaxy dans la catégorie de l’auteur étranger le plus populaire et le prix Chinese Nebula pour ta contribution spéciale de cette années ?

KL : Obtenir le prix Xyngun à Pékin avait été une expérience merveilleuse. Je correspondais avec de nombreux auteurs dont je traduisais les œuvres dans le passé, les rencontrer en personne a approfondi notre amitié. Et je me suis fait aussi de nouveaux amis que j’espère mieux connaître dans le futur.

C’est par beaucoup d’aspects très proche d’une convention américaine. La principale différence est qu’en fait très peu de participants sont des écrivains. Dans beaucoup de conventions américaines où je vais la majorité des participants sont écrivains.

Gagner le prix m’a beaucoup ému. Je me sens vraiment très humble à cause de ce qu’il représente pour moi et j’espère créer de meilleures œuvres dans le futur pour émerveiller mes lecteurs. Mais

plus que le prix c’est surtout la camaraderie et l’atmosphère de solidarité qui règnent dans le petit milieu de la science fiction chinoise qui m’a impressionné ainsi que l’enthousiasme et la passion des fans. Je suis honoré et reconnaissant d’avoir été bien reçu par tout le monde et d’avoir été traité comme un membre non officiel de la communauté.

ASM: S’il te plait peux tu recommander plusieurs auteurs de science fiction chinois aux lecteurs de Amazing Stories ?

KL : Il y en aurait beaucoup trop à citer. Mais je conseillerais aux lecteurs non Chinois de commencer avec Three – Body problem de Liu Cixin, qui est le premier volume d’une trilogie de hard science par un des auteur les plus populaire du genre et qui a énormément d’influence. Tor Books va en publier la traduction en novembre 2014.

Les autres auteurs incluent Chen Qiufan ( alias Staley Chan), Xia Jia, Bao Shu, Zhang Ran, Tang Fei, Hao Jingfan, Ma Boyong, Cheng Jingbo, Anna Wu – j’ai traduit plusieurs d’entre eux en anglais ( vous trouverez la liste sur mon site web). Malheureusement de nombreux auteurs chinois formidables ne sont pas disponibles en anglais, le travail reste à faire.

ASM: Qu’attends tu du futur ? Ton premier roman, The grace of kings sortira en 2015. Peux tu nous en dire plus à son propos ? Quels sont tes projets concernant l’écriture, les traductions et le prochaines conventions ?

KL : The grace of kings est le premier d’une série de fantasy épique « silkpunk ». Si vous voulez voir la couverture, elle est révélée ici : >

Le roman est construit autour de la réécriture d’une légende historique autour de l’émergence de la dynastie Han que j’ai transposé dans un archipel situé dans un monde secondaire de fantasy. Le récit a des racines chinoises, mais l’univers est délibérément non Chinois et les techniques narratives que j’utilise sont issues de la fantasy épique occidentale. Mon épouse Lisa et moi même avons conçu la construction du monde ensemble, et je me suis beaucoup amusé à écrire ce livre. C’est un monde de politique et d’intrigue, d’amour pur et corrompu, de rébellion contre la tyrannie et qui voient ses idéaux compromis, d’amitiés faîtes et défaites au gré des déclarations de guerre et de la raison d’état. Il y a des dieux vains et jaloux, des dirigeables en bambous et des sous – marins biomécaniques, des créatures fantastiques dans les profondeurs, des grimoires qui révèlent le futur inscrit dans nos cœurs. J’espère que les lecteurs s’éclateront autant à lire le roman que je me suis éclaté à l’écrire.

ASM: Merci de m’avoir accordé cette interview. J’espère te voir très prochainement. Je sais, les mêmes mots que tu as écrit sur ta dédicace.

KL : Absolument ! C’est toujours un plaisir de parler avec toi, et j’espère que nous nous rencontreront à nouveau dans l’avenir.

Si vous voulez en savoir plus sur Ken Liu, lisez sa page web : http://kenliu.name/

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